Lettre ouverte à M. le ministre des colonies - Extrait

Modifié par Lucieniobey

Monsieur le Ministre,

J’ai fini.

Au gouvernement de commencer.

Vous êtes un grand voyageur, M. Sarraut. Peut-être un jour irez-vous à la Guyane. Et je vois d’ici l’homme qui, en Indochine, a fait ce que vous avez fait. Vous lèverez les bras au ciel, et d’un mot bien senti, vous laisserez, du premier coup, tomber votre réprobation.

Ce n’est pas des réformes qu’il faut en Guyane, c’est un chambardement général.

Pour ce qui est bagne, quatre mesures s’imposent, immédiatement :

1 ° La Sélection. Ce qui se passe aujourd’hui est immoral pour un État. Aucune différence entre le condamné primaire et la fripouille la plus opiniâtre. Quand un convoi arrive : allez ! tous au chenil, et que les plus pourris pourrissent les autres. Le résultat est obtenu, monsieur le ministre. Il n’y faut pas un an.

2° Ne pas livrer les transportés à la maladie. Et cela pour deux raisons. D’abord par humanité, ensuite par intérêt.

La première raison intéresse le bon renom de la France, et la deuxième l’avenir de la colonie. Vous envoyez de la main-d’œuvre à la colonie et vous faites périr cette main-d’œuvre. Ne serait-ce que pour la logique, qui est l’une des manières de raisonner les plus appréciées de notre génie, il faut éloigner du bagne les fléaux physiques.

Rendre la quinine obligatoire.

Inventer un modèle de chaussures (puisqu’ils vendaient jadis celles qu’on leur donnait), chaussures qui seront sans doute infamantes, mais salutaires.

Nourrir l’homme non pour satisfaire à un règlement, mais pour apaiser un estomac.

3° Rétribution du travail.

Pour faire travailler un homme qui est nourri (peut-être cela changera-t-il au vingt-cinquième siècle, mais nous ne sommes qu’au vingtième), il faut au moins trois choses : l’appât d’une récompense, la crainte d’un châtiment exemplaire ou l’espoir d’améliorer sa situation.

Pour ce qui est châtiment, nous ne pouvons mieux faire. Ce moyen, dans cette société-là, n’est donc pas efficace. Il vous reste les deux autres. Ainsi procède-t-on dans les bagnes américains. Le résultat est favorable.

4° Suppression du doublage et de la résidence perpétuelle comme peines accessoires.

Si je ne vous ai pas prouvé, monsieur le ministre, que les buts du législateur n’ont pas été atteints, tout vous le prouvera.

Le libéré ne s’amende pas, il se dégrade.

La colonie ne profite pas de lui, elle en meurt.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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